Introduction

Chaque année, la même impression revient. Les courbes des infections hivernales commencent à décroître, les médias parlent de la « fin de l’épidémie », et pourtant, dans les services d’urgences, la pression ne diminue pas. Les couloirs restent encombrés, les lits manquent, les équipes sont épuisées.

Cette période de transition entre la fin de l’hiver et le début du printemps est paradoxale : elle donne l’illusion d’un retour à la normale alors qu’elle concentre, en réalité, des risques cliniques majeurs.


L’hiver s’achève, mais la saturation persiste

Grippe, bronchiolite, infections respiratoires ont occupé l’avant-scène pendant plusieurs mois. Leur recul progressif ne s’accompagne pourtant pas d’un désengorgement immédiat des urgences.

Plusieurs facteurs expliquent ce décalage :

  • des hospitalisations prolongées liées aux complications,

  • des capacités d’aval toujours insuffisantes,

  • des effectifs soignants diminués par l’usure de l’hiver.

Résultat : la charge de travail reste élevée, mais le contexte clinique change.


Le danger du raisonnement automatique

Après des semaines de pathologies infectieuses, nos réflexes restent orientés « hiver ». C’est humain, mais potentiellement dangereux.

Douleur thoracique attribuée à un syndrome post-viral, dyspnée considérée comme la suite d’une infection respiratoire, confusion chez une personne âgée expliquée par un épisode infectieux récent… Autant de situations où le diagnostic différentiel se rétrécit.

Cette inertie diagnostique est l’un des principaux pièges de la période post-épidémique.


La polypharmacie, héritage silencieux de l’hiver

L’hiver laisse derrière lui une autre trace, moins visible mais tout aussi problématique : l’accumulation de prescriptions.

Corticoïdes, bronchodilatateurs, antibiotiques, hypnotiques, antalgiques ont souvent été introduits de façon transitoire… sans toujours être réévalués. Chez les patients âgés ou polypathologiques, cette surcharge médicamenteuse favorise :

  • chutes et malaises,

  • troubles du rythme,

  • insuffisance rénale,

  • syndromes confusionnels.

Aux urgences, ces effets indésirables deviennent des motifs de consultation à part entière.


Une période à haut risque clinique

Contrairement aux idées reçues, le moment le plus risqué n’est pas toujours celui du pic épidémique. C’est souvent celui qui suit.

La vigilance collective baisse, les automatismes prennent le dessus, et la diversité des pathologies réapparaît brutalement. L’urgence redevient ce qu’elle est fondamentalement : un lieu de médecine globale, transversale, où tout peut se cacher derrière des symptômes banals.


Adapter notre pratique à la sortie de l’hiver

Cette période impose une remise à plat de certaines habitudes :

  • réinterroger systématiquement les diagnostics posés « par défaut »,

  • reprendre une analyse critique des traitements en cours,

  • renforcer la vigilance sur les bilans simples mais essentiels (ECG, ionogramme, fonction rénale),

  • limiter les prescriptions réflexes « de confort ».

Il ne s’agit pas de travailler plus, mais de travailler autrement.


Conclusion

Les épidémies s’arrêtent. Les conséquences, elles, persistent.

La fin de l’hiver n’est pas un retour à la normale, mais une phase de transition délicate, où l’attention clinique doit être renforcée. En médecine d’urgence, le moment le plus dangereux est souvent celui où l’on croit que la crise est terminée.